Proxmox VE n’a jamais eu l’ambition de détrôner VMware, et pendant la majeure partie de ses quinze premières années, en dehors d’un cercle assez restreint d’administrateurs système, personne ne s’y intéressait vraiment. Le projet est né parce que deux frères viennois cherchaient un bouton de sauvegarde qui n’existait pas. Voici comment une startup autrichienne autofinancée est devenue la plateforme que les entreprises citent en premier quand elles veulent échapper à la grille tarifaire de Broadcom.
Un outil de sauvegarde qui se transforme en hyperviseur (2005)
Martin Maurer et Dietmar Maurer fondent Proxmox Server Solutions GmbH à Vienne, en Autriche, en février 2005. Aucun investisseur extérieur dans l’aventure : l’entreprise s’autofinance dès le premier jour, et le reste vingt ans plus tard, toujours détenue à 100 % par ses fondateurs. Le tout premier produit n’a d’ailleurs rien à voir avec la virtualisation : c’est Proxmox Mail Gateway, un boîtier anti-spam dont la version 1.0 sort dès avril de la même année. Le détail compte plus qu’il n’y paraît. Un produit qui génère déjà du revenu laisse aux frères Maurer plusieurs années pour construire un hyperviseur que personne ne leur demandait encore, sans capital-risque à rembourser ni date de lancement imposée par un investisseur.
L’idée de Proxmox VE naît d’une frustration bien précise. Les deux frères utilisent alors OpenVZ, une technologie de conteneurs Linux encore jeune, et se rendent compte qu’elle n’a ni outil de sauvegarde ni interface de gestion digne de ce nom. Plutôt que de contourner le problème, ils décident de construire les deux, et d’y ajouter en prime une virtualisation matérielle complète, puisque KVM entre à peu près à la même époque dans le noyau Linux principal. Réunir conteneurs et hyperviseur matériel sous une seule console web est un pari inhabituel en 2005 : la plupart des acteurs du secteur traitent encore ces deux approches comme deux catégories de produits séparées.
Debian, OpenVZ et la première version publique (2008)
Il faudra trois ans de développement avant que Proxmox VE soit prêt à affronter le public. La première version sort le 15 avril 2008, numérotée 0.9, construite sur Debian et capable de gérer à la fois des conteneurs OpenVZ et des machines virtuelles KVM depuis une seule interface accessible par navigateur. Cette combinaison, la stabilité de Debian en dessous, conteneurs et VM côte à côte au-dessus, reste encore aujourd’hui l’architecture de base de Proxmox VE. La première version stable, la 1.0, suit en octobre de la même année. En 2013, la presse spécialisée qui célèbre les cinq ans du projet le décrit déjà comme un acteur installé de la virtualisation Linux, plutôt que comme une curiosité. Le pari initial avait payé.
Pour un aperçu de la façon dont cette architecture tient la route comme hyperviseur de homelab en 2026, notre guide complet sur Proxmox VE détaille l’installation, le passthrough IOMMU et la question du dépôt gratuit face au dépôt Entreprise.
Cluster, haute disponibilité et modèle économique (2010-2013)
Les années suivantes servent surtout à transformer un outil mono-nœud en quelque chose qu’une petite entreprise peut faire tourner en cluster. Proxmox VE 2.0 introduit la haute disponibilité, bâtie sur la pile de communication Corosync : une VM peut désormais redémarrer automatiquement sur un autre nœud si son hôte tombe, une fonctionnalité qui devient vite indispensable dès qu’on gère plus d’une seule machine Proxmox.
2013 apporte l’élément qui explique encore comment les amateurs de homelab installent Proxmox aujourd’hui : un modèle de support par abonnement, avec un dépôt Entreprise payant à côté d’un dépôt gratuit « no-subscription » qui contient exactement les mêmes paquets. C’était une façon de financer une équipe d’ingénieurs grandissante sans toucher à la licence AGPLv3 du code. C’est toujours la même répartition aujourd’hui.
OpenVZ prend sa retraite au profit de LXC (2014-2015)
OpenVZ est le moteur de conteneurs de Proxmox VE depuis le tout début, mais ça n’a jamais été un choix confortable sur le long terme. Il vivait sous forme d’un gros patch de noyau hors arbre, à maintenir séparément du noyau Linux principal, et suivait mal les nouvelles versions du noyau. Un vrai problème, à partir du moment où les correctifs de sécurité et la prise en charge matérielle dépendent de la fraîcheur du noyau.
Proxmox VE 4.0, sorti le 11 décembre 2015, remplace OpenVZ par LXC, le projet Linux Containers désormais intégré au noyau principal, et livre au passage un gestionnaire de haute disponibilité entièrement reconstruit. Les conteneurs OpenVZ existants peuvent être convertis en LXC pendant la mise à jour. Mais à partir de cette version, la technologie de conteneurs de Proxmox VE cesse d’être un patch maison pour devenir une infrastructure que le reste du monde Linux entretient aussi. Le changement ne fait pas l’unanimité : d’anciens fils de discussion du forum Proxmox de l’époque portent des titres comme « Passer à LXC, c’est une erreur ! », certains flux de travail spécifiques à OpenVZ ne se transposant pas si facilement. Dix ans plus tard, l’intégration plus étroite de LXC avec le développement du noyau principal ressemble bien au bon pari à long terme.
Une décennie de maturité sans éclat (2016-2022)
La majeure partie des années suivantes n’a rien de spectaculaire. Proxmox VE ajoute ZFS comme option de stockage à part entière, puis l’intégration de Ceph pour le stockage distribué sur un cluster, puis une pile de réseau défini par logiciel. En 2020, l’entreprise sort Proxmox Backup Server, un produit séparé pour des sauvegardes incrémentales et dédupliquées, écrit en Rust plutôt qu’en Perl. Premier signe d’un virage vers ce langage, qui se retrouvera de plus en plus dans le code au fil des années suivantes. Rien de tout cela ne fait les gros titres en dehors des communautés self-hosting et sysadmin qui avaient déjà adopté l’outil. Mais c’est ce travail discret qui construit le socle de fonctionnalités qui fait de Proxmox VE une alternative crédible à ESXi, plutôt qu’un jouet de passionné, le jour où le monde s’est mis à en chercher une.
Un déploiement plus insolite que la plupart des homelabs : Proxmox VE tournerait à bord du module Columbus, le laboratoire scientifique de l’Agence spatiale européenne sur la Station spatiale internationale, selon une conférence de la communauté Proxmox tenue en 2025. Preuve que son approche 100 % noyau Linux standard tient la route dans des environnements franchement inhabituels, pas seulement dans les placards à balais ou sur les étagères de baie.
Broadcom rachète VMware, et Proxmox VE sort de sa niche (2023-2025)
L’événement qui change la trajectoire de Proxmox VE n’est pourtant pas de son fait. Broadcom boucle en novembre 2023 le rachat de VMware pour 69 milliards de dollars, et se met aussitôt à restructurer la manière dont VMware est vendu : des milliers de références produits regroupées en une poignée de bundles, le palier gratuit d’ESXi qui disparaît, et des devis de renouvellement qui bondissent, selon plusieurs témoignages, de 800 %, parfois plus de 1 000 % dans certains cas rapportés. AT&T devient l’un des exemples les plus cités, avec un devis de renouvellement en hausse de 1 050 %. Une enquête de la Gartner Peer Community montre qu’environ trois quarts des responsables IT interrogés explorent activement des alternatives à VMware. Gartner estime même que jusqu’à 35 % des charges de travail VMware pourraient migrer vers d’autres plateformes d’ici 2028.
La réaction ne se fait pas attendre. Proxmox fait partie des noms qui reviennent sans cesse chez les clients déplacés en quête d’une nouvelle solution. Des études de marché indépendantes situent la part de Proxmox VE dans les esprits, côté virtualisation serveur, à environ 16 % en 2025, contre environ 10 % à peine deux ans plus tôt. Une progression largement attribuée aux clients VMware en fuite plutôt qu’à une croissance organique côté homelab. Pour son 20ᵉ anniversaire, en avril 2025, Proxmox annonce plus de 1,5 million d’hôtes faisant tourner son logiciel dans le monde, et plus de 1 000 partenaires revendeurs répartis dans 142 pays. Des chiffres qui auraient semblé complètement improbables pour une entreprise autrichienne autofinancée, dix ans plus tôt.
Pour qui pèse réellement cette migration, notre comparatif entre Proxmox VE et TrueNAS détaille où se situe un hyperviseur généraliste face à une plateforme pensée d’abord pour le stockage. C’est généralement une question plus utile que de chercher un seul « remplaçant d’ESXi ».
Où en est Proxmox VE aujourd’hui
Vingt ans plus tard, Proxmox Server Solutions reste une entreprise privée, toujours détenue par les deux frères qui l’ont fondée, toujours basée à Vienne, et toujours fidèle au modèle noyau gratuit plus support payant adopté en 2013. Ce qui a changé, c’est le public. Un projet conçu pour régler l’agacement d’une seule équipe autour de ses sauvegardes est devenu la réponse que les directions IT d’entreprise vont chercher en premier quand un fournisseur bien plus gros décide de rendre la virtualisation hors de prix. Le dernier produit de l’entreprise, Proxmox Datacenter Manager, est conçu pour piloter de nombreux clusters PVE depuis un seul endroit. Exactement le problème d’échelle que les clients VMware cherchent aujourd’hui à fuir.