,

L’histoire de la Fondation Raspberry Pi : comment un ordinateur à 35 $ a fini coté à la Bourse de Londres

Illustration abstraite violette et ambrée évoquant l'histoire de la Fondation Raspberry Pi

Le 29 février 2012, à 6h00 précises heure de Londres, un ordinateur à 35 $ est mis en vente. En quelques minutes, les sites de deux des plus gros distributeurs d’électronique du Royaume-Uni s’effondrent sous la charge, débordés par un afflux de commandes que personne, chez eux, n’avait vraiment anticipé. Ce chaos est l’aboutissement d’un projet mené discrètement pendant près de quatre ans à Cambridge, pas comme une idée d’entreprise mais comme la réponse à un problème que quelques universitaires n’arrivaient plus à ignorer : de moins en moins de candidats en informatique savaient réellement programmer.

Un problème d’admission à Cambridge

Au milieu des années 2000, Eben Upton est tuteur des admissions au St John’s College de Cambridge. Une partie de son travail consiste à lire, année après année, les dossiers d’adolescents qui espèrent étudier l’informatique. Ce que lui et ses collègues du Computer Laboratory de l’université constatent, c’est une baisse continue à la fois du nombre de candidats et de leur expérience réelle de la programmation. Le contraste est frappant avec la génération précédente, biberonnée aux ordinateurs familiaux des années 1980 comme le BBC Micro ou le ZX Spectrum, ces machines qu’on allumait à la maison pour taper ses propres lignes de BASIC avant même de savoir ce qu’était un fichier. Upton le résumera sans détour en 2012 : le manque de matériel programmable pour les enfants était en train de tarir le vivier de bacheliers sachant coder, un problème qui concernait déjà les universités et qui allait bientôt toucher l’industrie tout entière.

Ce constat, partagé par Upton avec ses collègues du Computer Lab Rob Mullins, Jack Lang et Alan Mycroft, le spécialiste de fabrication électronique Pete Lomas, et David Braben, créateur du jeu Elite et fondateur du studio Frontier Developments, a donné naissance à la Raspberry Pi Foundation. Les six fondateurs la créent à l’automne 2008 et l’enregistrent officiellement comme association caritative en mai 2009, basée dans le village de Caldecote, aux portes de Cambridge. L’objectif de départ est modeste : construire un ordinateur assez bon marché pour qu’une école puisse en donner un à chaque élève, au prix d’un manuel scolaire, et remettre les jeunes au code et à l’électronique comme la génération BBC Micro avant eux.

Quatre ans de prototypes

Transformer cette idée en carte réellement vendable prend bien plus de temps que prévu. Entre 2008 et 2011, les prototypes se succèdent, à la recherche d’un équilibre qui n’existe presque nulle part ailleurs : assez puissant pour être réellement utile, assez bon marché pour qu’une famille l’achète sans trop réfléchir, et assez simple pour qu’un ado le branche et commence à expérimenter le jour même. Quatre ans, c’est long pour une poignée de bénévoles qui avancent en dehors de leurs heures de travail à l’université. Le passé de Braben dans le jeu vidéo apporte au projet un vrai sens de ce qui peut réellement enthousiasmer des enfants, plutôt qu’une carte pensée uniquement pour plaire à des enseignants. L’expérience de Lomas en fabrication industrielle, elle, ouvre la voie vers une production à grande échelle plutôt qu’une simple carte de démonstration fabriquée à la main dans un garage.

Jour de lancement, 29 février 2012

Quand le Raspberry Pi Model B original arrive enfin en vente ce jour bissextile de 2012, la Fondation ne libère qu’un premier lot de 10 000 unités, réparti chez deux revendeurs, RS Components et Premier Farnell (sous la marque element14). Les deux sites s’effondrent presque instantanément sous le trafic, et les comptes-rendus du jour évoquent plus de 100 000 précommandes avant la fin de la journée. Le site de la Fondation elle-même tombe aussi. Un projet pensé avec un objectif plutôt local et modeste, faire remonter le nombre de candidatures à Cambridge, venait d’être découvert en quelques heures par un public mondial de makers, d’enseignants et de passionnés qui voulaient tout simplement un ordinateur Linux complet pour 35 $.

Le premier lot ne comptait que 10 000 cartes. La demande du premier jour est généralement estimée à plus de 100 000 précommandes, de quoi faire planter les systèmes de commande des deux revendeurs de lancement en quelques minutes à peine.

Des listes d’attente de plusieurs mois suivent, et la Fondation passe une bonne partie de 2012 à simplement essayer de produire assez de cartes pour rattraper une demande qu’elle n’avait absolument pas anticipée. Le Model A à 25 $, une version allégée sans port Ethernet, arrive un peu plus tard dans la même vague, pour les acheteurs qui cherchent l’entrée de gamme la moins chère de toutes.

D’une carte unique à toute une gamme : du Pi 2 au Pi 5

Ce qui n’était qu’une seule carte est devenu une gamme renouvelée à peu près tous les deux ans depuis, au point que la sortie d’un nouveau Raspberry Pi est presque devenue un rendez-vous attendu par toute une communauté. Le Raspberry Pi 2 arrive en février 2015 avec un processeur quad-core à 900 MHz et 1 Go de RAM, un vrai bond par rapport au design mono-cœur d’origine. Le Raspberry Pi 3 suit en février 2016, passe à une puce quad-core 64 bits à 1,2 GHz et intègre pour la première fois le Wi-Fi et le Bluetooth directement sur la carte, fini les dongles USB qui traînaient sur les premiers montages. La révision 3B+ de 2018 pousse la fréquence à 1,4 GHz et ajoute le support du Power over Ethernet. Le Raspberry Pi 4, sorti en juin 2019, marque un bond bien plus net encore : puce quad-core Cortex-A72 à 1,5 GHz, ports USB 3.0, vrai Gigabit Ethernet, sortie double écran 4K, et des options de RAM qui atteignent pour la première fois 8 Go, de quoi le faire sérieusement envisager comme un remplaçant de bureau pour de la bureautique légère. Le Raspberry Pi 5 arrive fin 2023, avec une puce Cortex-A76 à 2,4 GHz que Raspberry Pi elle-même situe entre deux et trois fois plus rapide côté CPU que le Pi 4, plus une ligne PCIe pour du vrai stockage SSD et des options de RAM allant jusqu’à 16 Go. Les prix de toute la gamme ont grimpé fin 2025, une pénurie mondiale de DRAM ayant fait grimper le coût des composants dans toute l’industrie, une hausse que l’entreprise a présentée comme temporaire plutôt que comme une refonte tarifaire durable.

Séparer la mission : association caritative et société commerciale

Répondre à une demande pareille exigeait quelque chose que la Fondation n’avait pas construit en tant qu’association caritative : un vrai appareil de fabrication et de vente. Fin 2012, elle crée Raspberry Pi (Trading) Ltd. comme filiale commerciale chargée de concevoir, fabriquer et vendre les cartes, pendant que la Fondation elle-même reste une association à vocation éducative, centrée sur les programmes scolaires, la formation des enseignants et les actions de sensibilisation sur le terrain. Upton quitte le conseil d’administration de la Fondation en décembre de cette année-là pour diriger à la fois la nouvelle entreprise et l’association en tant que CEO. En septembre 2013, Lance Howarth prend la direction de la Fondation pour permettre à Upton de se concentrer entièrement sur le volet commercial, puis Philip Colligan lui succède en juillet 2015, poste qu’il occupe toujours aujourd’hui. Cette séparation permet aux profits de la vente des cartes de financer directement le travail caritatif de la Fondation : entre 2012 et 2024, la branche commerciale a reversé près de 50 millions de dollars à la Fondation, en plus de dizaines de millions supplémentaires levés par la philanthropie. La Fondation a aussi élargi son rayon d’action éducatif par acquisitions, en intégrant Code Club en 2015 et CoderDojo en 2017, deux réseaux de clubs de code pour enfants animés par des bénévoles un peu partout dans le monde.

Entrée en bourse : l’IPO de 2024

En juillet 2024, la Fondation scinde sa filiale commerciale sous le nom de Raspberry Pi Holdings plc et l’introduit à la Bourse de Londres, un des rares points positifs pour un marché qui perdait alors ses entreprises tech cotées au profit de places boursières plus importantes à l’étranger. Voir un fabricant de matériel éducatif né dans un village près de Cambridge finir coté à Londres n’avait rien d’une évidence en 2009. Les actions sont fixées à 2,80 £ le 11 juin 2024, valorisant l’entreprise à environ 542 millions de livres, et bondissent d’environ un tiers dès le premier jour de cotation. L’introduction en bourse lève 166 millions de livres au total. La Fondation cède une partie de sa participation, passant d’environ 77 % à un peu plus de 49 %, ce qui lui rapporte 136 millions de livres destinés à un fonds de dotation éducatif, tout en restant le plus gros actionnaire de l’entreprise. À cette date, plus de 60 millions de cartes Raspberry Pi avaient été vendues dans le monde, une ampleur que personne, parmi ceux qui déposaient les papiers de l’association à Caldecote en 2009, n’aurait pu raisonnablement anticiper.

Ce qui a démarré comme une tentative de familiariser davantage d’adolescents de Cambridge avec une ligne de commande a fini par redéfinir les usages possibles d’un ordinateur bon marché et généraliste. Les salles de classe étaient la cible d’origine, mais les makers, les ingénieurs industriels et la communauté du self-hosting y ont tous trouvé leurs propres usages, bien au-delà du cahier des charges initial. Envie de savoir ce qu’un Pi vaut vraiment dans un homelab aujourd’hui, et où il montre ses limites ? On a détaillé tout ça dans notre guide sur le Raspberry Pi en homelab.

Related guides