Chaque coin du monde du homelab a son histoire d’origine, mais celle de TrueNAS est particulièrement embrouillée. Un projet perso de pare-feu se transforme en logiciel de NAS. Il se scinde en deux systèmes d’exploitation rivaux en chemin. Il se fait racheter par une entreprise de stockage. Et il finit, des années plus tard, par fusionner trois noms de produits différents en un seul. Ce n’est pas un détail d’archive : ça explique directement pourquoi TrueNAS CORE est en train de s’éteindre pendant que TrueNAS Community Edition, elle, continue de sortir de nouvelles versions.
D’une distribution pare-feu à un système d’exploitation NAS
FreeNAS, le projet qui allait devenir TrueNAS, démarre en octobre 2005, sous l’impulsion du développeur français Olivier Cochard-Labbé. Son objectif n’était pas de construire un logiciel de stockage pour entreprises : il voulait juste un petit système embarqué pour son propre réseau à la maison, et il l’a construit par-dessus m0n0wall, une distribution pare-feu légère basée sur FreeBSD, elle-même tournant sur FreeBSD 6.0. Le nom disait exactement ce que c’était : un logiciel gratuit (free) de stockage en réseau (NAS), que n’importe qui pouvait installer sur du matériel de récupération. Volker Theile rejoint le projet comme développeur en juillet 2006, puis en prend la direction en avril 2008. À peu près à la même époque, FreeNAS s’entoure d’une petite équipe : documentation et support assurés par Bob Jaggard et Dan Merschi, un site tenu par Youri Trioreau, et une communauté grandissante de traducteurs et d’utilisateurs de forums, qui en fait l’un des projets de stockage open source les plus suivis de la fin des années 2000.
Un désaccord sur une réécriture qui scinde le projet en deux
En septembre 2009, FreeNAS en est à la version 0.7 et commence à accuser son âge. Theile et le reste de l’équipe s’accordent sur un point : il faut une réécriture complète pour supporter des fonctionnalités modernes comme une architecture de plugins. Ils ne s’accordent pas sur les fondations. Theile veut reconstruire sur Debian Linux. Cochard-Labbé veut garder FreeBSD. Plutôt que de trancher, Theile part de son côté sur un projet intermédiaire baptisé CoreNAS, vite renommé OpenMediaVault : une distribution NAS basée sur Debian qu’il dirige encore aujourd’hui, et qui reste une branche de la même famille dont TrueNAS est issu.
Ce fork aurait pu signer la fin de FreeNAS. Mais la communauté résiste à ce que certains utilisateurs appellent déjà « la version Debian de FreeNAS », et ça convainc Cochard-Labbé de reprendre le développement actif sur la base FreeBSD. Il supervise le transfert du projet vers iXsystems, un fournisseur de serveurs et de stockage fondé par d’anciens ingénieurs de Berkeley Software Design, qui soutenait déjà le projet de bureau PC-BSD. iXsystems réécrit FreeNAS sur une nouvelle base FreeBSD 8.1 et sort FreeNAS 8 Beta en novembre 2010, puis une vraie architecture de plugins avec la version 8.2 peu après. À partir de là, FreeNAS est de fait un produit iXsystems, même si le nom, lui, ne change pas encore.
Deux noms, une seule base de code, pendant presque toutes les années 2010
Une fois propriétaire du développement de FreeNAS, iXsystems ne cesse d’élargir son rôle. L’entreprise construit des appliances FreeNAS Mini pour les particuliers et les petites entreprises, et vend en parallèle une gamme payante baptisée TrueNAS à des clients pros qui veulent du matériel certifié, des configurations haute disponibilité et des contrats de support. Pendant presque toute la décennie 2010, FreeNAS et TrueNAS tournent en parallèle : même socle OpenZFS en dessous, à peu près la même base de code, mais deux noms, deux calendriers de sortie, et deux documentations, l’une gratuite et communautaire, l’autre commerciale.
Déjà fusionnés sous le capot : dès la version 11.3, FreeNAS et TrueNAS partagent déjà environ 95 % de leur code source. L’unification officielle annoncée en 2020 n’a fait, pour l’essentiel, que mettre le nom à jour sur une fusion déjà bouclée côté code.
Une unification sous un seul nom
iXsystems décide de mettre fin à cette duplication en 2019, et l’annonce publiquement en mars 2020. Plutôt que de garder FreeNAS et TrueNAS comme deux gammes séparées, l’entreprise les fusionne sous une seule marque, TrueNAS, déclinée en deux éditions : une gratuite et open source, une payante et Enterprise. Avec la sortie de la version 12.0 plus tard la même année, FreeNAS est officiellement renommé TrueNAS CORE. FreeNAS 11.3-U5 restera la toute dernière version à porter ce nom, refermant un cycle commencé quinze ans plus tôt comme l’expérience domestique d’un seul développeur autour d’un pare-feu.
La même année où FreeNAS devient TrueNAS CORE, iXsystems annonce aussi ce qui ressemble, à l’époque, à un pari secondaire : TrueNAS SCALE, une nouvelle édition construite sur Debian Linux plutôt que sur FreeBSD, pensée pour le stockage en cluster à grande échelle, les VM KVM et les applications conteneurisées sous Kubernetes. Pour une entreprise dont toute l’histoire s’était jouée sur FreeBSD, sortir une édition Linux pour son produit phare, c’est un vrai virage. Pendant ses deux premières années, SCALE est traitée comme la petite sœur expérimentale et « curieuse de Linux » de CORE, l’édition établie.
Quand l’édition Linux devient l’édition principale
Cette réputation ne tient pas. La plateforme d’applications de SCALE change de forme plus d’une fois. Les premières versions font tourner les applications en charts Kubernetes et Helm, en s’appuyant sur le catalogue tiers TrueCharts pour combler les manques de l’offre maison d’iXsystems. Puis la version 24.10 « Electric Eel », fin 2024, remplace entièrement Kubernetes par un moteur Docker natif et un vrai support de Docker Compose. TrueCharts, bâti sur Helm, ne peut pas tourner sur ce nouveau socle, et abandonne purement et simplement SCALE. Le temps que la transition se stabilise, SCALE n’est déjà plus l’option expérimentale. C’est devenu l’édition la plus développée et la plus capable des deux, pendant que le socle FreeBSD de CORE limite de plus en plus ce qu’iXsystems peut construire par-dessus.
iXsystems officialise ce basculement fin 2023 en annonçant que TrueNAS CORE passe en mode maintenance : uniquement des correctifs de sécurité, plus aucun développement de nouvelles fonctionnalités. Puis, en avril 2025, avec la sortie de la version 25.04 « Fangtooth », iXsystems retire le nom SCALE et le rebaptise TrueNAS Community Edition. La dernière version de CORE, la 13.3-U1.2, sort le même mois, refermant une lignée FreeBSD qui remonte directement au projet original d’Olivier Cochard-Labbé en 2005.
Deux mois plus tard, en juin 2025, iXsystems va encore plus loin dans le changement de marque : l’entreprise commence à s’afficher publiquement sous le nom TrueNAS au niveau corporate, plutôt que comme iXsystems, Inc. exploitant un nom de produit. Elle présente ce choix comme l’unification de ses offres entreprise et communautaire sous un seul nom reconnu mondialement. Ce virage suit une scission, en janvier 2025, de l’activité d’intégration de serveurs d’iXsystems vers une société baptisée Amaara Networks, ce qui recentre l’entreprise uniquement sur le stockage. Vingt ans après le projet original de Cochard-Labbé, et environ quinze ans après qu’iXsystems a commencé à le financer, l’entreprise et le logiciel portent enfin le même nom.
La chronologie, en condensé : lancement de FreeNAS (oct. 2005) → iXsystems prend le projet sous son aile (déc. 2008) → FreeNAS renommé TrueNAS CORE (2020) → lancement de TrueNAS SCALE sur Debian (2020) → SCALE renommé TrueNAS Community Edition, CORE passe en maintenance uniquement (avril 2025) → iXsystems se rebaptise TrueNAS au niveau de l’entreprise (juin 2025).
Ce que cette histoire change pour un homelab aujourd’hui
Pour quiconque monte un homelab aujourd’hui, tout cet historique compliqué se résume à une conclusion simple, détaillée plus en profondeur dans notre fiche TrueNAS : TrueNAS Community Edition, descendante directe de TrueNAS SCALE, est l’option activement développée. TrueNAS CORE, de son côté, est une impasse FreeBSD maintenue seulement pour les installations existantes en train de migrer ailleurs. Ça vaut aussi le coup de se rappeler que TrueNAS n’est pas la seule branche de l’arbre généalogique de FreeNAS encore utilisée : OpenMediaVault, né de ce désaccord de 2009 autour de Linux, est toujours maintenu par Volker Theile et reste une alternative plus légère, basée sur Debian, qui mérite d’être connue même si elle n’a jamais fusionné avec la marque TrueNAS.
Les homelabbeurs qui hésitent entre TrueNAS et le reste du marché peuvent voir comment il se positionne dans notre comparatif TrueNAS vs Unraid, et ceux qui cherchent à répartir stockage et virtualisation sur la même machine ont intérêt à lire Proxmox vs TrueNAS avant de figer leur configuration.
Vingt ans, c’est long pour un projet open source, et TrueNAS n’y est pas arrivé en restant immobile. Il a survécu à un désaccord de réécriture qui a fait naître un concurrent. Il a accepté un sponsor d’entreprise devenu ensuite son propriétaire. Il a misé son avenir sur un système d’exploitation qu’il avait passé dix ans à éviter. Et il a fini par fusionner trois identités de produit distinctes en une seule. C’est une histoire plus chaotique que ce que racontent la plupart des éditeurs de logiciels sur eux-mêmes, mais c’est une explication plus honnête de l’allure de TrueNAS en 2026 que n’importe quel changelog.